Petits Déjeuners Design #4

Julien Benayoun

15 décembre 2020 à 9:30

Julien a fondé il y a 12 ans le studio de design Bold, avec William Boujon. Les deux designers se sont rencontrés à l’ESAD de Reims, après des scolarités complémentaires (arts appliqués pour l’un, génie mécanique pour l’autre). Tous deux ont eu un parcours nourri par l’expérimentation, directement au contact de la matière et des matériaux, dans les ateliers de leur école. Comme de nombreux designers, ils ont d’abord utilisé l’impression 3D pour donner forme à l’objet sur lequel ils travaillaient, et réaliser une maquette de principe d’un objet voué à être coulé en porcelaine.

Imprimante 3D, recherches et poils

Julien et William ont ensuite commencé à travailler avec Dood Studio, un fabricant d’imprimante 3D. Initialement embauchés pour dessiner la prochaine génération d’imprimantes de la marque, ils sont rapidement devenus des bêta-testeurs de son utilisation. Ils ont commencé à jouer avec les paramètres de la machine, à concevoir leurs fichiers de modélisation différemment. Ils ont testé plusieurs positions de l’objet sur le plateau d’impression, et défié la gravité, pour révéler des qualités plastiques inattendues.

À l’époque, ils expérimentent librement, et constituent un carnet d’idées d’impressions 3D, listant aussi bien des paramètres à faire varier que des défis qui leur paraissent parfois absurdes : comment imprimer un poil ? Comment concevoir un fichier qui, lors de l’impression, retranscrira la souplesse de ce fameux poil ?

Instragram : rencontres et quiproquos fructueux

Même s’ils ne veulent pas être considérés comme des experts de l’impression 3D, parce qu’ils restent des designers généralistes, ils sont conscients que cette expertise qu’ils donnent à voir via les réseaux sociaux les rend très facilement identifiables, et leur apporte des collaborations riches.

Julien l’admet « Je me rends compte que parfois, j’ai créé pour Instagram. Dit comme ça, ça parait étrange, mais en réalité ça permet aussi de tester des choses : ça influence ou ça amplifie certaines pistes, notamment via les commentaires que les gens me laissent, via les collaborations qu’on nous propose. » Instagram aussi, finalement, stimule leur démarche d’expérimentation.

D’une certaine manière, c’est le réseau social qui les a emmenés du dépôt de fil plastique vers le dépôt de colombin en terre. Avec la collection POILU, ils sortent une série de vases en PLA (une résine plastique à base d’amidon pouvant être chargée de matières variées). Ils expérimentent autour de charges naturelles (bambou, bois clair, noix de coco). Avec la collection TUILE, ils choisissent des charges minérales, mais toujours avec le PLA comme liant. De cette dernière collection naît un quiproquo : à travers l’image publiée sur instagram, les gens s’imaginent des vases en céramique. Et de la fausse terre cuite à la vraie terre cuite, ils sont finalement invités au 8FabLab, un fablab qui imprime véritablement de la terre, une matière naturelle, qui se cuit et s’émaille.

Concevoir pour la machine

À travers ces années d’expérimentations, Julien milite pour l’impression 3D et la réflexion autour de son usage : pour lui, on peut dépasser le prototypage rapide, et imaginer des formes dont la finalité est effectivement d’être imprimées. Mais pour cela, il faut repenser la manière de modéliser les objets en CAO. Il faut se poser la question du sens dans lequel l’objet va sortir de la machine (et ce n’est pas toujours à l’endroit). Il faut jouer des aspects de surface produits par la technique (et non plus s’évertuer à poncer). « Ce qui nous intéresse quand on dessine une pièce c’est qu’elle soit faite sur mesure pour l’outil. »

Ce qui est vécu comme une contrainte dans le cas d’un prototypage rapide, Julien et William en font un terrain de jeu. L’esthétique du dépôt de fil, parfois vue comme un défaut ou une limite, devient dans le travail de Bold un détail assumé – voire même une esthétique qui n’aurait pas pu être modélisée ou produite sur un autre outil de production. Il explorent dans leurs créations la balance entre le côté mathématique, numérique parfait, et le côté chaotique de la vraie vie, de la matière.

En basculant sur l’impression de terre, ils ont pu faire varier un paramètre de plus : celui du matériau. Quand ils travaillent avec le plastique ou le PLA, ils n’ont pas de marge de manœuvre sur le fil de dépôt : c’est un semi produit, vendu en bobine. Avec la terre, ils peuvent ouvrir leur champ d’expérimentation, en alimentant manuellement la machine avec leur propre mélange. En mêlant des terres de couleurs différentes, il révèle à l’impression moirages et ombrages.

Ce besoin de proximité avec la machine, sa compréhension fine, explique sans doute pourquoi Julien n’envisage pas d’expérimenter avec des machines qui ne sont pas accessibles sur son territoire : il veut pouvoir avoir la machine à côté et l’observer travailler. Il le dit lui même, « quand j’imprime une pièce je suis déjà en train de réfléchir aux 2 pièces que je vais faire ensuite en fonction de comment la machine se comporte à l’instant t. »

Il se passera quoi en 2021 ?

Julien aime les collaborations, et celles de 2021 seront placées sous le signe de la transition écologique. Le collectif Bold travaille actuellement à un projet à l’échelle du territoire, qui rassemblera des profils variés autour l’impression 3D de terre, pour en exploiter son potentiel.

Intéressés par le low tech, sans pour autant en être experts, ce projet sera pour Julien et William l’occasion de travailler avec d’autres expertises autour d’une forme de sobriété dans les usages, notamment autour des questions de l’eau, de l’énergie, du stockage et de la conservation, à travers des objets comme le frigo du désert, ou le climatiseur.

Quand on parle des « limites » de l’impression 3D à Julien, et notamment celles des dimensions possibles, c’est l’occasion d’aborder le travail de Ronald Rael (Emerging Objects) – un architecte qui imprime dans le désert, à l’échelle architecturale, avec la terre locale. Pour lui, ce n’est pas une question de moyens, mais plutôt une question d’accès et d’intérêt pour des sujets de ce type.

Chez Possible Future, ça nous fait penser aux problématiques des terres crues, notamment à l’échelle du Grand Paris, et on serait curieux de voir comment la démarche plastique de Julien et William pourrait nourrir la réflexion des industriels comme Saint Gobain sur ce sujet porteur d’avenir pour l’urbanisme !